Congé de naissance : « Inciter les hommes à prendre leur part est juste et efficace »


J’enseigne depuis des années à des étudiants étrangers venus du monde entier. Aujourd’hui, près de la moitié des élèves de ma classe de démographie assurent envisager une vie sans enfant. Ils disent quelque chose du monde à venir. Nous vivons déjà dans un monde où deux tiers des pays ne font plus assez d’enfants pour renouveler leur population. Un monde où certains pays en font si peu qu’ils s’inscrivent dans une trajectoire d’extinction, à l’instar de la Corée du Sud avec 0,75 enfant par femme.

Or si la France a pu croire un temps échapper à cette lame de fond, les chiffres de ces dernières années sont sans appel. Avec un taux de 1,62 enfant par femme, 2024 marque le nadir de la fécondité française et 2025 sera sans doute la première année depuis la guerre où les décès excéderont les naissances.

En janvier 2024, Emmanuel Macron appelait au « réarmement démographique ». Au-delà d’une formulation malheureuse, l’intention est louable : remonter le taux de fécondité. Parmi les mesures envisagées, un congé de naissance qui viendrait s’ajouter aux congés paternité et maternité préexistants, offrant à chacun des parents la possibilité de passer deux mois supplémentaires et mieux indemnisés auprès de leur progéniture.

Entravé par une dissolution aventureuse, le congé de naissance a enfin été approuvé par l’Assemblée nationale puis le Sénat fin novembre 2025. Timing parfait, puisque la Cour des comptes rappelait quelques jours plus tard dans un rapport que la situation démographique française met en péril son modèle social. La France vieillit par le haut, car les baby-boomers entrent en masse dans le grand âge, et par le bas, moins de naissances signifiant mathématiquement que la part des seniors (+ de 65 ans) s’accroît. La Cour des comptes souligne à juste titre qu’une France plus vieille connaîtra moins de croissance économique, moins de recettes fiscales et davantage de dépenses de santé et de retraite.

Le congé de naissance offre-t-il une solution à cette équation impitoyable ? C’est sans doute trop lui demander. Il a cependant le mérite de viser trois objectifs, imbriqués à la manière des poupées russes. Le premier est d’ordre économique. La rémunération relativement élevée du congé de naissance (a priori 70 % du salaire le premier mois, 60 % le second) offre une incitation supplémentaire à avoir un enfant. Cette incitation financière n’est pas inutile mais guère efficiente. Elle est la première couche de la poupée russe et, comme elle, prise isolément, c’est une coquille vide. Elle sonne creux.

Le deuxième objectif est d’effectuer un pas vers l’égalité homme femme. Il est essentiel. Comme l’a montré dans ses travaux la prix Nobel d’économie américaine Claudia Goldin, l’égalité salariale entre homme et femme est quasiment réalisée dans les pays riches occidentaux. En France, à compétences égales, les femmes gagnent 4 % de moins que les hommes. C’est entre pères et mères que l’écart se creuse. Il existe une « pénalité de la maternité » qui fragilise les carrières des mères alors que l’entrée en paternité est indolore pour les pères.

C’est à la fois injuste et remédiable. Il n’y a aucune raison pour que les mères soient plus impactées que les pères par l’arrivée d’un enfant. Certes ce sont elles qui l’ont porté, mais s’occuper d’un enfant dure au moins une vingtaine d’années et cela laisse tout le temps aux hommes pour rééquilibrer la balance. Ce n’est pas un hasard si en Europe, comme l’a montré l’économiste allemand Matthias Doepke, ce sont dans les pays où les hommes en font le moins que la fécondité est la plus basse (Pologne, Italie).

De même, comment s’étonner que ce soit en Asie riche (Japon, Corée du Sud, Taïwan, Chine, Singapour) que l’on trouve les plus bas taux de fécondité du monde (1 enfant par femme en moyenne) ? Là-bas, une jeune femme peut aspirer à une carrière et à une autonomie à laquelle sa mère et ses grands-mères ne pouvaient rêver. Mais les institutions familiales n’ayant pas évolué à la même vitesse, en cas d’enfant, c’est elle qui interrompra sa carrière et effectuera l’intégralité du travail parental. Elle a vite fait le calcul. Tout ce qui concourra à diminuer pour les femmes la charge d’avoir un enfant, tout ce qui incitera les hommes à prendre leur part est à la fois juste et efficace.

Enfin, il demeure la troisième poupée russe, celle qui est petite et pleine. Elle symbolise l’aspect qualitatif du congé de naissance. Avec lui, des milliers de pères se retrouveront seuls à la maison à s’occuper de leur bébé. Cela sera l’occasion pour eux de « monter en compétences » éducatives et domestiques, ce qui n‘est pas un luxe quand on sait qu’en 2025 les femmes assurent encore autour de 70 % de ce travail. Mais surtout cela tissera entre eux et leur enfant un lien inaltérable qui grandira avec les années.

Si je respecte le non-désir d’enfant de mes étudiants, je leur raconte aussi cette histoire. Un jour, alors que ma fille avait deux ans, nous regardions ensemble à la télévision une course d’athlétisme. Elle ne comprenait pas ce qui se passait et je peinais à lui expliquer le concept de compétition. Pensive, elle cherchait une explication. Puis me dit de sa petite voix : « Peut-être y courent vite parce qu’ils vont retrouver leurs papas ? » Le congé de naissance aidera à trouver ces pépites d’amour nichées dans la paternité. Elles n’ont pas de prix.

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